Jean-Marie Dallet & Frédéric Curien – SLIDERS_lab

en résidence du 20 avril au 1er mai 2021

SculptureNatureCulture

L’idée est de mettre en scène plastiquement le concept de «natureculture». D’un point de vue théorique, le clivage nature-culture renvoie au fondement de l’anthropologie contemporaine. Les premiers anthropologues ont ainsi tracé une séparation nette entre la nature et la culture qui est actuellement remise en question, notamment par l’anthropologue britannique Tim Ingold (Marcher avec les dragons, 2013) qui prend le parti de Gregory Bateson et dans une moindre mesure de celui de Claude Levi-Strauss. La pensée indissociable d’un déplacement dans le monde est l’idée qui domine chez Ingold contre le sentiment finalement d’une raison universelle qui crée des «visions du monde» surimposées à la réalité «réelle» de la nature. Aujourd’hui donc, un débat agite le monde de l’anthropologie pour savoir si les deux entités, nature et culture, fonctionnent séparément l’une de l’autre, ou si elles sont en relation biotique continue l’une avec l’autre.

Nous penchons bien sûr pour la seconde attitude et les installations sculpturenaturecultures tentent de déployer cette question, de lui donner une forme. Dans un premier temps, des livres qui réfèrent de près ou de loin à ces questions de naturecultures seront rendus à la nature suivant un processus naturel de décomposition. Pour cela, un carré de terre est découpé dans le sol pour permettre le dépôt des exemplaires d’un même livre. Avec le pourrissement, de l’engrais ainsi produit servira à régénérer le cycle de la nature et à favoriser l’éclosion de nouvelles plantes.

Un dispositif de captation d’images documentera la modification des livres en plantes et alimentera un site internet qui constituera à travers le monde une fenêtre d’observation du phénomène de décomposition.

Nous imaginons suivant un protocole précis que d’autres puissent nous rejoindre et alimenter le site internet.

Dans un deuxième temps, chaque livre fait l’objet avant d’être mis en terre d’une numérisation qui permet d’intégrer son texte dans une base de données qui recense tous les ouvrages déjà dégradés ou en décomposition.

Une AI réagence alors continuellement les énoncés prélevés dans les livres et tente d’épuiser le champ des possibilités des choses qui auraient pu être écrites, mais qui ne l’ont pas été, faisant continuellement varier la ligne de l’énonciation impossible qui sépare chez Foucault (L’Archéologie du savoir, 1969) les choses dites des pures possibilités.

Le texte produit, en permanente construction, s’affiche sur le site internet ou d’autres supports suivant les lieux où l’œuvre sera montrée.

Dans le dernier temps de cette installation en miroir, la pensée reconstruite par l’AI sera rendue à la nature par la traduction des nouveaux énoncés en chants d’oiseaux. Ainsi, si les livres rejoignent la nature en se décomposant, le texte réarticulé par un algorithme intelligent suivra le même chemin en étant rendu lui aussi au monde sous forme de sons.

Exemples de livres à enterrer :

– Gregory Bateson, La nature et la pensée, 1979.

– George Canguilhem, La connaissance de la vie, 1952.

– Gille Deleuze, Félix Gattari, Mille plateaux, 1980.

– Philippe Descolat, Par-delà nature et culture, 2005.

– Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, 1969.

– Donna Haraway, Manifeste des espèces compagnes, 2003.

– Tim Ingold, Marcher avec les dragons, 2013.

– Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques, 1955.

– Pierre Boulez, Jean-Pierre Changeux, Philippe Manoury, Les Neurones enchantés: Le cerveau et la musique, 2014. etc.

Biographie du SLIDERS_lab Le SLIDERS_lab est un collectif artistique né en 2005. Il prend en compte un territoire esthétique et critique autour des images animées, de la mémoire, de l’archivage et du numérique. En interrogeant le concept d’esthétique de l’information à l’ère du Big Data, sa démarche s’étend actuellement aux formes contemporaines de représentations et de navigations dans les collections audiovisuelles.

Leur approche est multiforme, allant de l’installation audiovisuelle, à la performance, à la sculpture, au design et à l’expérimentation. Leurs projets se caractérisent par leur dimension fictionnelle, leur regard critique, leur affranchissement des codes et leur capacité à offrir des expériences inédites au corps individuel et collectif. Le SLIDERS_lab a exposé ses réalisations en France (Palais de Tokyo, Gaité Lyrique, La Villette, Musée du CNAM, Faux mouvement, Le LAIT, Le Cube, etc.) et à l’étranger (Belgique, Brésil, Corée du Sud, Liban, Pologne, etc.)

Frédéric Curien est compositeur et artiste plasticien sonore. Membre du groupe de recherche Fab®ICC, université de Poitiers, il enseigne à l’ÉESI. Il mène une recherche à l’intersection entre musique et arts plastiques, sur l’esthétique des espaces sonores et musicaux interactifs dans l’art contemporain.

Jean-Marie Dallet est artiste et professeur à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne. Il a récemment dirigé la publication des ouvrages Cinéma, interactivité et société (Université de Poitiers et CNRS, 2013), Architectures de mémoire (Presses du réel, 2019), ainsi que le catalogue de l’exposition dont il était le commissaire, Mémoires vives. From Nam June Paik to SLIDERS_lab (Lannoo, 2019)